*Après 13 attaques ADF successives à Mamove le centre de santé de la place cède progressivement à la fermeture*

 



Le monde a célébré la Journée internationale des infirmiers ce mardi 12 mai 2026.  À Mamove, dans le territoire de Beni, on enterre un peu plus l’espoir.

Pas de cérémonie, pas de discours officiel. Juste le témoignage d’un homme qui soigne depuis 17 ans dans un centre de santé où il ne reste plus que trois blouses blanches pour 41 avant. Et l’appel désespéré d’une femme qui demande aux fusils de protéger les seringues.

I. Mamove, le village où l’hôpital tient par miracle

Le centre de santé de Mamove ne figure plus sur les cartes qui comptent. Il est là, pourtant. À l’ouest de la commune d’Oicha, dans la localité Bakila Bakaiku, groupement Batangi-Mbau, secteur de Beni-Mbau, territoire de Beni.

Avant, 41 infirmiers y travaillaient. Aujourd’hui, ils sont trois. 

Trois. 

Les 38 autres sont partis. Certains ont fui après les attaques répétées. Tous après avoir compris qu’aucune force ne venait protéger le dispensaire quand les ADF arrivaient.

13 attaques. Treize fois, les assaillants ont frappé ce village. Treize fois, les portes métalliques du centre ont tremblé. Treize fois, les patients ont été évacués dans la brousse, les dossiers éparpillés, les médicaments pillés.

« Nous soignons avec la mort à nos côtés », confie l’un des trois survivants, présent à Mamove depuis 2007. Il ne donne pas son nom. À Beni, les noms voyagent trop vite et mal.  

Sa voix ne tremble pas. Elle est sèche, usée par des nuits sans sommeil et des jours où il a dû choisir entre opérer à la lampe torche ou laisser mourir.

Il parle de ses collègues partis. Pas avec colère. Avec une résignation qui fait plus mal. « Ils ont des familles. Moi aussi. Mais quelqu’un doit rester. Si nous partons tous, qui va panser les enfants ? »

II. Un système sanitaire dépecé pièce par pièce

Mamove n’est pas un cas isolé. C’est le symptôme le plus visible d’un effondrement plus large.

Dans toute la zone de santé d’Oicha, les structures sanitaires s’effondrent sous le poids de l’insécurité. 

- *Mambabiyo* : fermé. Porte cadenassée, salle de consultation vide, poussière sur les lits.

- *Maleki* : fermé. Le toit a suivi le matériel. Il ne reste que les murs.

- *Mantumbi* : en sursis. Le personnel y compte les jours avant de partir.

*Les autres*: ouvertes, mais fonctionnant « dans des conditions en désirer », dit pudiquement un rapport local. Sans électricité stable. Sans stock de médicaments. Sans sécurité.

Quand un centre ferme, ce n’est pas juste un bâtiment qui meurt. C’est une maternité qui n’accouchera pas ce mois-ci. C’est un paludisme qui tuera un enfant à 15 km de route. C’est une femme qui accouchera seule, sous un manguier, parce que la distance et la peur sont plus fortes que la douleur.

III. La clinique Salama, entre espoir et terreur

À Oicha même, dans le quartier Mbimbi vers Keba, la clinique Salama tient encore. Mais l’infirmière qui y travaille ne parle pas de statistiques. Elle parle de peur.

Elle demande un renforcement immédiat des dispositifs sécuritaires. Pas demain. Pas après la prochaine attaque. Maintenant.

« Nous ne voulons pas revivre ce que nous avons oublié », dit-elle.  

Le mot est important : oublier. Parce que dans cette partie du Nord-Kivu, les massacres de civils, les égorgements nocturnes, les villages vidés, sont entrés dans la mémoire comme on entre dans une maison dont on connaît chaque fissure. On fait semblant de ne plus les voir. Jusqu’à ce qu’elles s’ouvrent à nouveau.

Son message est simple : sans sécurité, il n’y a pas de soins. Sans soins, il n’y a pas de vie. Et sans vie, Oicha devient une zone morte.

IV. L’abandon comme deuxième arme

Ce qui frappe dans le récit d’Oicha, ce n’est pas seulement la violence des ADF. C’est le silence qui l’entoure.

Le 12 mai devait être une journée de reconnaissance. Elle s’est transformée en un cri dans le vide. 

Les infirmiers de Mamove n’ont pas parlé de primes impayées, ni de matériel manquant. Ils ont parlé de rester. De tenir debout quand tout invite à fuir. C’est une forme de résistance que les armes ne comprennent pas.

Mais la résistance a des limites. Un homme ne peut pas remplacer 41. Une lampe torche ne remplace pas un bloc opératoire. Une prière ne stoppe pas une balle.

À Beni, on a l’habitude de dire que la guerre tue deux fois : d’abord avec les machettes et les balles, ensuite avec l’oubli. Oicha vit la deuxième mort. Les ONG ont d’autres urgences. Kinshasa a d’autres priorités. Les caméras sont parties.

Il ne reste que les trois infirmiers de Mamove. Et la clinique Salama qui compte les heures.

V. Que reste-t-il quand tout s’écroule ?

Il reste une question que personne ne pose assez fort : combien de morts faut-il pour qu’un centre de santé compte ?

À Mamove, chaque patient qui entre sait qu’il met la vie du soignant en danger. Chaque accouchement est un acte de courage partagé. Chaque nuit sans attaque est une victoire minuscule.

Mais une victoire minuscule ne reconstruit pas un système de santé. Elle ne ramène pas les 38 infirmiers partis. Elle n’empêche pas Mantumbi de fermer demain.

Si rien ne change, Oicha perdra ses derniers soignants. Et quand le dernier infirmier partira, la guerre aura gagné sans tirer une seule balle de plus.

Ce reportage s’appuie sur le témoignage recueilli le 12 mai 2026 à l’occasion de la Journée mondiale des infirmiers. Les noms des localités sont ceux utilisés localement : Bakila Bakaiku, Batangi-Mbau, Beni-Mbau, territoire de Beni.  



Wanzire Shukurani

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